Préambule - Avant de lire le présent article, il est fortement recommandé d'avoir lu l'article Situations dramatiques de George Polti : 1 à 18 au préalable !
Seconde moitié de mon listing initié dans l’article précédent, je vous propose de poursuivre mon énumération des situations dramatiques de Polti, en les illustrant toujours avec des exemples tirés du neuvième art.
Pour rappel, Georges Polti proposait un référencement des 36 situations dramatiques de base, qu’il publié dans un recueil à la fin du XIXe siècle. D’après lui, il s’agit des configurations archétypales autour desquelles les histoires se construisent, quelles qu’elles soient, et quels que soient leurs supports. Pour en savoir plus, je vous renvoie à mon article bilan : le lien est disponible à la toute fin de cet article.
Ci-dessous sont détaillés les 18 dernières situations de Polti avec pour chacune :
- Une description succincte en une phrase (les termes en gras sont proposés par Polti lui-même)
- Un bref élargissement de la situation
- Un ou plusieurs exemples dans la BD franco-belge ou les comics (en italique)
- 19. Meurtre de parent non reconnu
- 20. Se sacrifier à l’idéal
- 21. Sacrifice de soi pour la famille
- 22. Tout à la passion
- 23. Devoir sacrifier les siens
- 24. Rivalité d’inégaux
- 25. Adultère
- 26. Crime d’amour
- 27. Apprendre le déshonneur d’un être aimé
- 28. Amours empêchés
- 29. Aimer l’ennemi
- 30. Ambition
- 31. Lutte contre Dieu
- 32. Jalousie erronée
- 33. Erreur judiciaire
- 34. Remords
- 35. Retrouver
- 36. Perdre les siens

19. Meurtre de parent non reconnu
Un meutrier tue une victime non reconnue sans savoir qu’il en est proche.
Polti explore ici la tragédie du lien de sang ignoré. L’assassin, souvent mû par le devoir, la vengeance ou la fatalité, commet l’irréparable sans savoir qu’il détruit une part de lui-même. Les déclinaisons de cette situation (du meurtre du fils au parricide involontaire) rappellent la puissance du destin et l’aveuglement tragique.
Exemple : Thorgal tuant involontairement (et indirectement) Shania au delà des ombres…
20. Se sacrifier à l’idéal
Le héros sacrifie la partie sacrifiée pour son idéal.
Cette situation célèbre l’héroïsme absolu : l’individu renonce à sa vie, son amour ou son bien-être pour un principe supérieur. Qu’il s’agisse d’honneur, de foi ou de cause, ce sacrifice place la conviction au-dessus du désir. Polti en fait une des expressions les plus pures du drame moral et spirituel.
Exemples :
- Le final tragique du Grand Pouvoir du Chninkel
- La tragédie de la passe de Brisken dans la Geste des Chevaliers Dragons

21. Sacrifice de soi pour la famille
Le héros sacrifie une partie sacrifiée pour son proche.
Polti illustre ici l’amour filial ou parental poussé à son paroxysme : le renoncement de soi pour sauver ou protéger ceux qu’on aime. Entre héroïsme intime et tragédie morale, ses variantes opposent devoir et désir, montrant que la noblesse du geste se paie souvent d’un prix personnel incommensurable.
Exemple :
- Heatwave se sacrifiant pour les Lascars, sa famille d’adoption, dans Forever Evil.
- Thorgal (encore) sacrifiant sa mémoire afin de protéger sa famille.
22. Tout à la passion
Un épris sacrifie une partie sacrifiée pour l’objet de la fatale passion.
La passion, ici, est l’élément destructeur : elle consume le devoir, la piété ou la pureté du personnage. Qu’il s’agisse d’un voeu religieux brisé, d’une vie ruinée ou d’une chute morale, toutes ces variantes illustrent la perte de soi au nom d’un amour ou d’un désir dévorant.
Exemple :
- Un chevalier dragon cédant à une passion (pourtant éphémère) : tomes 1, 2 ou 5
- Lin s’abandonnant à sa passion des armes dans l’<em>Attraction de la Foudre</em>.

23. Devoir sacrifier les siens
Le héros sacrifie le proche désigné par nécessité du sacrifice (idéal supérieur).
Cette situation dramatique explore le dilemme entre la fidélité à ses proches et l’obéissance à une cause plus grande. Les variantes opposent devoir public et affection privée, foi et attachement filial, ou encore serment et humanité. Le sacrifice devient un acte tragique mais nécessaire.
Exemple : Promettre son fils au diable dans la Tchalette
24. Rivalité d’inégaux
Un rival supérieur affronte un rival inférieur pour remporter l’objet de la rivalité.
La tension naît ici de l’inégalité entre les adversaires : différence de statut, de pouvoir, de sexe, de richesse ou de nature. Les multiples combinaisons montrent combien la hiérarchie sociale ou morale nourrit la confrontation et dramatise la lutte.
Exemple :
- Aaricia devenue servante de Kriss, dans le cycle de Shaigan (Thorgal)
- Davis et Nivek affrontant les puissants du monde sous influence des stryges.
25. Adultère
L’époux adultère et l’adultère complice conspirent contre le l’époux trompé.
Polti explore ici le thème universel de la trahison amoureuse. Entre drame et comédie, les variantes oscillent entre la jalousie, la vengeance et la rivalité féminine (ou masculine). L’adultère devient un catalyseur de passions contraires, révélant autant la faiblesse humaine que la force destructrice du désir.
Exemple : Ressort comique par lequel débute Sinbad ou les Ailes du Phaeton.

26. Crime d’amour
L’épris commet un crime pour ou avec l’aimé.
Cette situation illustre la dérive du sentiment lorsqu’il devient obsession. L’amour se transforme en transgression morale ou physique, dépassant les limites du tabou. Les déclinaisons de Polti, parfois extrêmes, exposent le basculement du désir en déviance, jusqu’à la violence ou la perversion.
Exemples :
- Alis violée par Ewen (dans l’album éponyme).
- Hal Jordan enfilant l’anneau jaune de la peur pour sauver Carol Ferris dans Injustice #4.

27. Apprendre le déshonneur d’un être aimé
Le découvreur découvre l’acte répréhensible commis par le coupable.
Polti met ici en lumière la souffrance morale liée à la révélation d’une faute. Le choc de la découverte (qu’il s’agisse d’un parent, d’un enfant ou d’un amant) confronte le personnage à la honte, au devoir et au pardon. Le drame repose sur la perte d’innocence et la fracture du lien affectif.
Exemple : Suzanne découvre l’avortement de Camille dans Alter Ego – Camille.
28. Amours empêchés
Deux amants font face à un obstacle ensemble.
Polti dépeint ici la lutte de l’amour contre les contraintes sociales, familiales ou morales. Les déclinaisons évoquent les interdits de rang, de fortune ou de devoir, où la passion se heurte à la norme. Ces empêchements renforcent le lien tragique entre les amants, unis dans l’adversité.
Exemples :
- Thorgal et Aaricia séparés par Gandalf le fou dès les premières pages du tome #1
- Picsou et Goldie séparés par leurs humeurs (et le destin ?)
- Elea & Paikan séparés par les impératifs de Koban dans La Nuit des Temps 1

29. Aimer l’ennemi
Un personnage se met à aimer son ennemi alors que son allié haineux hait cet ennemi.
Cette situation met en tension l’amour et la loyauté. Le cœur du protagoniste s’attache à l’ennemi que son entourage exècre. Polti y expose la tragédie de l’amour impossible, où le pardon, la culpabilité et la passion se mêlent à la haine et au devoir.
Exemples :
- Typiquement la relation entre Batman & Catwoman (Batman Silence, A la vie à la mort, Tandem de Feu)
- L’amour entre Oron et Galia lors de la Guerre des Bêtes d’Onderon dans la Légende des Jedi #3
30. Ambition
L’ambitieux est prêt à tout pour conquérir ce qu’il convoite, et est combattu par l’adversaire.
Polti aborde ici la quête de pouvoir et ses excès. L’ambitieux, mû par la gloire ou l’avidité, se heurte à ceux qui veulent l’arrêter. Chaque déclinaison explore la corruption morale, la rivalité et la chute inévitable que provoque la démesure des désirs humains.
Exemples :
- Picsou, dans sa jeunesse ou non
- Les Métabarons leur lignée familiale, dans la Caste des Métabarons
- Le chevalier jedi déchu Exar Kun dans la Légende des Jedi #4

31. Lutte contre Dieu
Le mortel entre en conflit avec un immortel pour assouvir son ambition.
Cette situation incarne la rébellion métaphysique : l’homme défiant la puissance divine. Polti y distingue la rivalité orgueilleuse, la punition du blasphème et la lutte contre le destin. Elle symbolise la quête de liberté absolue, où le héros s’élève contre un pouvoir supérieur au risque de sa chute.
Exemples :
- Le Dernier des Dieux2 suit un groupe d’aventurier en quête contre le Dieu du Vide.
- Dans le Grand Pouvoir du Chninkel, J’on se dresse face aux trois immortels.
- Thorgal est en lutte perpétuelle contre le destin tissé par les dieux, en particulier dans le cycle de Shaigan.
32. Jalousie erronée
Le jaloux, victime de l’auteur de l’erreur, devient jaloux de l’objet et entre en conflit avec le complice supposé.
Polti y dépeint la mécanique de la suspicion. L’erreur peut naître d’un hasard, d’un traître ou d’une imagination malade. Cette jalousie injustifiée crée un drame psychologique, où la méfiance détruit l’amour et la raison, jusqu’à la rupture ou la tragédie finale.
Exemple : Dans X-men3, la jalousie classique de Cyclope envers Wolverine, puisqu’il soupçonne une attirance entre celui-ci et Jean Grey.

33. Erreur judiciaire
Celui qui se trompe est induit en erreur par celui (ou ce) qui trompe, faisant une victime d’une erreur de jugement au bénéfice du vrai coupable.
Cette situation aborde l’injustice institutionnelle ou morale. L’erreur judiciaire naît de faux soupçons, d’un témoin menteur ou d’un coupable manipulateur. Polti met en avant la lutte pour la vérité, où le héros tente de se réhabiliter ou de venger l’injustice qu’il a subie.
Exemple :
- Point de départ du Chant des Stryges avec le renvoi injuste de Kevin Nivek
- Socle volontairement flou de la série-fleuve « XIII », auteur (ou pas) amnésique du président des USA
34. Remords
Le coupable éprouve des remords envers la victime ou la faute, sous le regard de l’interrogateur.
Polti explore ici la culpabilité comme moteur dramatique. Le remords, qu’il naisse d’un meurtre, d’un adultère ou d’une faute morale, devient un poids existentiel. L’interrogateur agit souvent comme miroir de conscience, révélant la souffrance du coupable et la portée de son acte.
Exemple :
- Josh éprouve des remords après avoir exposé sa femme à un stryge dans Le Chant des Stryges #5
- Tjall éprouve des remords aprés avoir abandonné Thorgal et le paie de sa vie

35. Retrouver
Un personnage retrouvant cherche et retrouve un autre personnage (retrouvé) après une longue séparation.
Cette situation met en scène la résurgence du passé et la joie mêlée de douleur des retrouvailles. Polti ne distingue pas de variantes, mais l’essence du thème réside dans la reconnaissance et/ou la réconciliation, où le temps et l’absence reconfigurent les liens entre les êtres.
Exemple :
- C’est le moteur de La Couleur des Choses.
- L’on retrouve également cette situation dans l’arc du Costa Verde, dans la série XIII, entre Jason et Maria
36. Perdre les siens
Le proche spectateur doit faire le deuil du proche frappé par le bourreau.
Dernière des situations dramatiques, celle-ci aborde la perte et le deuil. Le protagoniste, impuissant, subit la disparition d’un être cher, souvent dans la violence ou l’injustice. Polti y voit la quintessence du drame humain : accepter l’irréversible et survivre à la douleur.
Exemple :
- Bruce Wayne face à la mort de ses parents (The Knight)
- Mario dévasté par la mort inéluctable de Balti dans Universal War One4
Ainsi se termine le passage en revue des 36 situations dramatiques de Polti.
Y en a-t-il certaines qui vous parlent plus que d’autres ? Je vous partage les miennes dans l’article en lien juste après, dans lequel je reviens également sur l’utilité pratique du listing de ces situations.
Notes de bas de page :- Je sais, je triche : à la base, c’est un roman.[↩]
- Relecture et critique à venir, un de ces jours.[↩]
- Ne cherchez pas, aucune chronique à ce sujet sur le blog… Même si je suis attiré par cet univers, je n’ai pas encore franchi le pas…[↩]
- Une série de BDs géniale, qu’il faut absolument que je critique un de ces jours…[↩]
Epilogue - Cet article est en lien direct avec l'article bilan Les 36 situations dramatiques de George Polti, en BD et comics que je vous invite à lire pour obtenir une vision d'ensemble.