En quelques mots
Une aventure épique et fataliste qui pose déjà les fondations de la saga : derrière les dragons, la politique et les combats, nos chevaliers dragons ont surtout des histoires très humaines.
- Une ambiance fataliste et épique
- Un récit construit autour du devoir et du sacrifice
- Une excellente boucle narrative avec le dernier tome de la saga
- Des scènes d’action difficiles à suivre
- Des visages parfois déformés
- Une utilisation un peu excessive du rouge

Pitch
Akanah la rousse et Eléanor la brune sont deux novices de l’Ordre des Chevaliers Dragons. Malgré leur caractère volcanique, leur penchant pour le rhum, leur goût pour les rixes et les tenus suggestives, elles sont affectés à la suite du mythique chevalier Oris, elle-même en charge d’une mission diplomatique dans le sud… Or, il semble qu’un dragon y soit apparu.
Les trois chevaliers feront voyage avec le jeune et troublant prêtre Jan, supposément protégé de l’influence de l’éventuel dragon par son talisman sacré…
Le devoir comme destin
Je suis Eléanor, l’une des deux novices que l’Ordre des Chevaliers Dragons envoie vers le sud avec la vieille Oris. On dit que je suis impulsive, voire volcanique… Ce n’est pas faux. Mais Akanah a tout autant que moi le goût de la bagarre et des décolletés ! Heureusement, cette mission diplomatique qui s’annonçait comme une simple tournée de courtoisie va rapidement se compliquer.

Le récit prend d’abord le temps de revenir sur le passé d’Akanah, notamment à travers le souvenir de son frère. Ce prologue aurait pu n’être qu’un détour destiné à enrichir artificiellement le passé de mon amie. Il s’intègre au contraire très bien à l’ensemble et crée un lien avec le premier tome de la série, avant de trouver un véritable écho dans la relation entre Akanah et Jan et dans le climax de cet album. Cette construction en boucle donne au scénario une solidité appréciable.
Akanah doute. De moi, on pourrait dire l’inverse. Je sais ce qui m’attend :
« Mourir jeune en sauvant ceux que j’ai juré de protéger. »2 – Chevalier Eléanor
Cette certitude résume assez bien ce que le récit cherche à installer. Nous ne sommes pas seulement des guerrières envoyées combattre des dragons : nous sommes déjà des personnages définis par la place que nous acceptons d’occuper dans l’Ordre, et l’Empire. Du moins, en théorie.
Jan représente une autre forme de contrainte. Son talisman béni par son dieu est censé le protéger de l’influence du veill, mais il reste pris entre son devoir religieux et scientifique, un mariage arrangé et les sentiments qu’il commence à éprouver pour Akanah. Son parcours donne alors au récit une dimension plus intime. Le dragon n’est pas uniquement une menace extérieure anonyme et devient le révélateur de tensions que les personnages portaient déjà en eux, autant en ma compagne de toujours qu’en « son » prêtre douteux.
Des choix qui deviennent politiques
« Akanah, tu apprendras qu’un acte public, quel qu’il soit, est toujours politique. » – Chevalier Oris
C’est là que le scénario me paraît le plus intéressant. La phrase d’Oris dépasse largement le cadre de notre mission diplomatique. Chaque décision engage quelque chose : une fidélité, un exemple, un message, une promesse, une relation ou une place dans l’Ordre.

Le récit oppose ainsi moins les chevaliers à une créature qu’à la conséquence de leurs propres choix. Le thème du devoir face à l’amour s’impose progressivement, sans transformer les personnages en simples symboles. Le conflit fonctionne précisément parce qu’il reste incarné : Akanah espère, Jan hésite ; et moi, je considère mon engagement comme une évidence.
Je regrette cependant que notre binôme, à Akanah et moi, paraisse moins soudé ici que dans d’autres tomes ultérieurs. Dans cet album, nous possédons chacune notre trajectoire, et notre relation passe davantage à l’arrière-plan. Oris, elle, reste étonnamment distante. Chargée de la diplomatie, elle est peu impliquée dans les tiraillements des autres protagonistes comme dans le combat final. Ce détachement volontaire n’influe pas sur la dynamique collective, alors même que chacun possède un petit arc narratif identifiable. Oris répond simplement à l’archétype du mentor le plus pur.
Une mise en scène plus fragile
Graphiquement, je reste plus réservée. Chaque personnage est immédiatement reconnaissable et possède sa propre silhouette, ce qui facilite la lecture des rapports entre eux. Mais cette lisibilité des personnages ne se retrouve pas toujours dans l’action. Les mouvements peuvent devenir difficiles à suivre, les postures parfois incompréhensible, les enchainement flous… et le climax souffre particulièrement d’un découpage qui manque de clarté.
Le paradoxe est que certaines compositions se montrent particulièrement inventives. Le problème n’est donc pas un manque d’ambition graphique, mais plutôt une maîtrise inégale de la narration séquentielle. Les visages parfois déformés renforcent l’expressivité, mais donnent une impression d’approximation. Quant aux dominantes rouges, très présentes, elles participent à l’identité visuelle de l’album mais tendent à devenir trop envahissantes.

Enfin, soulignons qu’un travail particulièrement minutieux a été apporté aux paysages et aux costumes, permettant une délicieuse immersion dans cet univers riche.
Une ambiance déjà fataliste
L’ambiance générale de l’album achève de me convaincre. Elle est douce dans certains échanges, mais surtout fataliste et épique. Tout semble annoncer que les décisions prises au long de l’album auront un prix. Cette tonalité donne au récit une profondeur supérieure à celle d’une simple aventure de fantasy médiévale.
Parfois, le choix n’est pas entre nos mains. Parfois, le choix se fait sans nous.
Et parfois, ensuite, le destin vous fait un signe pour vous indiquer que vous avez pris le bon chemin.
Et ce deuxième tome commence surtout à installer les archétypes qui pourront structurer la saga : les guerrières, le voyage, le devoir, les déceptions, le sacrifice, l’horreur humaine, les amours contrariés et cette menace diffuse qui donne son sens au combat contre les dragons. Même si des éléments de l’univers restent parfois esquissés (comme ces navires volants dont le fonctionnement demeure peu détaillé), ils contribuent à élargir progressivement le lore.
Je ne suis donc pas certaine que cette aventure soit la plus spectaculaire de notre parcours. Son dessin manque encore de constance et ses scènes d’action auraient gagné à être plus lisibles. Mais son intérêt se situe ailleurs. La Geste des Chevaliers Dragons transforme progressivement la menace extérieure en conflit intérieur et pose une question qui dépasse largement cette mission : que vaut un choix lorsque le devoir nous a déjà dicté la réponse ?
Pour ma part, je le répète, je connais mon serment. Reste à savoir combien il faudra sacrifier pour le tenir.
Notes de bas de page :- Dans tous les sens du terme ![↩]
- Cette prophétie se réalise-t-elle finalement, plus de 20 ans de parutions plus tard ? Lisez le tome #32 pour cela.[↩]
Epilogue - Cet article est en lien direct avec l'article bilan 30 tomes de Geste que je vous invite à lire pour obtenir une vision d'ensemble.
