Préambule - Il vous est fortement suggéré d'avoir lu l'article Gotham by Gaslight : le Bat-Man au cœur du XIXe siècle industriel, car le présent article en est la suite directe.
En quelques mots
À lire si l’on aime voir DC reconfigurer toute sa mythologie en version victorienne et steampunk : une ambiance irréprochable et un vrai plaisir de lecture, malgré un dessin inégal et une Diana au parcours un poil brouillon.
- Ambiance victorienne steampunk magistrale
- Retraitement créatif et érudit de l’âge d’or des comics
- Intrigue multi-ficelles qui distille ses révélations avec intelligence
- Dessin efficace mais inégal, décors tantôt vides
- La trajectoire de Diana reste confuse

Pitch
Année 1893, la révolution industrielle est en marche…
A Gotham City, Bruce Wayne alias Batman tent un piège à une mystérieuse société occulte, responsable de la mort de nombreux savants de part le monde. Pour cela, il expose une relique datant de la très mystérieuse ère kryptonienne : l’anneau de Jong Li.
En parallèle, Wayne a missionné l’aventurier et archéologue Adam Strange en antarctique pour explorer des ruines de la civilisation kryptonienne. Il y rencontre la fantastique Diane de Themyscira, venue d’une monde oublié dans les profondeurs de la terre
John Constantine enquête pour le compte de la reine Victoria sur de nombreuse reliques krytoniennes qui se sont mises mystérieusement à briller de part le monde. Il y voit un lien avec les activité de l’entrepreuneur milliardaire Lex Luthor.
Alan Scott est un petit arnaqueur de grands chemins. Mais il va croiser le chemin de l’anneau de Jong Li, et une étrange connexion va s’établir entre eux…
DC à l’ère de la vapeur : le grand remue-ménage kryptonien
Suite thématique, mais aucunement narrative, du Gotham by Gaslight original, ce premier tome ne recycle pas une simple uchronie de cape et de bec de gaz : il réécrit la cosmogonie DC Comics entière ! Krypton n’est plus une planète lointaine mais une civilisation terrestre disparue (semble-t-il), fondée sur des sciences dévastatrices, dont les artefacts se réveillent mystérieusement depuis l’arrivée d’une étoile filante trente ans plus tôt. Le lecteur aura deviné avant les personnages ce que cache cette chute céleste, et c’est précisément le plaisir du album : on connaît la partition, on savoure les variations.
Le scénario tisse plusieurs arcs narratifs en parallèle sans jamais perdre le fil :
- Batman tend un piège à la ligue des ombres ;
- Adam Strange explore des ruines kryptoniennes en Antarctique aux côtés de Diana de Themyscira ;
- L’ingérable John Constantine mène l’enquête pour la reine Victoria ;
- Alan Scott, arnaqueur de grand chemin, croise la route de l’anneau de Jong Li.







Ledit anneau, Mc Guffin assumé comme tel, et sert surtout de détonateur à ce grand orchestre victorien. Difficile, en suivant Strange et Diana sous la glace antarctique, de ne pas penser à La Nuit des Temps de Barjavel1 ; l’influence est manifeste, et l’album assume sa bibliothèque : Lovecraft pour le dormeur qui se réveille, Conan Doyle pour le monde perdu, Jules Verne pour les profondeurs terrestre du Skartaris…
Un âge d’or réinventé pièce par pièce
Le vrai sujet du livre, c’est le retraitement systématique des personnages de l’âge d’or des comics (principalement), de la Justice Society et de la Justice League. Alan Scott devient un aérostier, capitaine du dirigeable Green Lantern, qui acquiert son anneau lors d’un accident de train ; fidèle au Alan Scott de 1940, le clin d’œil est précis et raffiné. Jay Garrick, prisonnier et pétrifié dans un éclair permanent, Victor Stone promis à une cyborgisation qu’on devine inévitable, Martian Manhunter venu d’une planète Mars dévastée par les Kryptoniens : chaque pièce du puzzle est repositionnée avec une cohérence interne remarquable. Superman en shérif de l’Ouest, Smallville devenue ville minière prospectée par Luthor : l’Amérique gilded age se glisse dans le mythe DC sans forcer.

Le casting secondaire tient ses promesses. Julie Madison, fiancée de Bruce, informée de sa double identité, incarne une Alfred bis avec une crédibilité rafraîchissante. En face, Talia al Ghul cheffe de la ligue des ombres, Lex Luthor rassemblant l’équivalent d’une Suicide Squad : les antagonistes ont de la voix et de l’ambition. Seule ombre au tableau : Wonder Woman Diana, dont la trajectoire (remontée du Skartaris souterrain pour prévenir les hommes du fléau de Krypton) reste un peu brouillonne. On lui pardonnera, le personnage étant visiblement positionné pour le tome suivant.
Un dessin au service du récit, ni plus ni moins
Le trait est efficace et parfaitement lisible, mais on y cherchera en vain l’étincelle graphique qui porterait l’album au rang de objet de désir.


Les décors oscillent entre foisonnement et vide béant : la Batcave victorienne est un pur bonheur de décors (Gotham reste l’environnement le plus réussi du livre), tandis que l’Antarctique fait parfois figure de page blanche.
Les compositions sont inventives sans être renversantes, mais elles servent le récit avec une honnêteté qu’on ne peut que saluer. Côté charadesign, le XIXe siècle offre des silhouettes très variables et immédiatement reconnaissables d’un personnage à l’autre : chapeaux, redingotes et moustaches font le travail que les costumes et capes colorés assurent habituellement.
L’ambiance, cœur battant de l’album
« By Gaslight » : à la lumière des becs de gaz. Le titre dit tout. Époque victorienne, révolution industrielle, exploration, aventure : l’immersion est totale, la reconstitution de la fin de XIXe siècle crédible de bout en bout, et le trio steampunk-exploration-aventure donne ce que les notes de l’éditeur ne promettaient même pas.
Les six chapitres structurent le tout avec une respiration parfaitement calibrée, et la citation qui traverse le livre « Le dormeur se réveille » installe une horreur que l’on attend avec une impatience non dissimulée. Pour ma part, je parie sur une variante XIXe de Doomsday…
Le verdict
Coup de cœur clair et net ! Le titre original, The Kryptonian Age, était plus parlant que notre Gotham by Gaslight 1893 français, ballotage commercial dont l’album n’avait pas besoin : sur le fond, ce premier tome réussit le pari de faire de la mythologie DC un récit d’aventure fin de siècle. Reste à voir si le dormeur (au réveil) tiendra les promesses du sommeil, dans la suite intitulée A League for Justice (quelqu’un est surpris ?), encore inédite dans l’hexagone.
Notes de bas de page :