
Est-il encore besoin de présenter cette œuvre majeure des amateurs de BDs, signée Scott McCloud ?
Brève introduction
Sorti au début des années 90 aux USA, cet album propose d’analyser ce qu’est la BD tout en étant lui-même une BD ! Ainsi, il évoque la manière dont les auteurs expriment leurs idées tant de manière picturale que textuelle, de quels artifices ils disposent (explicitement mais aussi implicitement). Mais aussi la façon dont les lecteurs perçoivent l’art séquentiel. L’ensemble est très fluide et se dévore si vous avez de la curiosité pour la manière dont fonctionne une BD.
Impossible d’en faire une critique classique, aussi je vous propose de vous décrire brièvement les différent chapitres qui composent l’album. Avant de vous partager ce que j’en retiendrai…
Les chapitres
1. Pour savoir de quoi l’on parle
McCloud propose sa propre définition de la bande dessinée, puis dresse un rapide historique de ce que l’on pourrait associer à la bande dessinée depuis les premières heures de l’imprimerie en Europe, jusqu’aux hiéroglyphes égyptiens. Intéressant, même si pas forcément indispensable.
2. Le Vocabulaire de la bande dessinée
Y est proposé un diagramme triangulaire particulièrement interessant permettant de visualiser le gradient entre trois pôles :
- Le dessin réaliste (Baden-Powell par exemple) ;
- La symbolisme abstrait (proche duquel je rangerais volontiers l’étrange Roi Méduse) ;
- Le texte pur (i.e… les romans).
Pas forcément trés lisible au premier abord, il permet de positionner les œuvres de BD les unes par rapport aux autres.

3. Du sang dans le canniveau
Ce chapitre insiste sur l’importance de l’absence dans l’art. Appliquée à la BD, il s’agit en particulier des ellipses d’intercase soit l’espace de temps séparant chaque vignette.
Et trouver l’équilibre entre le trop et le trop peu est un problème fondamental pour tous les auteurs de bandes dessinées
– Scott McCloud
4. Le Temps en cases
Chapitre passionnant sur le temps en BD, McCloud aborde plusieurs notions distinctes. Il évoque d’abord la forme des vignettes, qui ont un impact sur la perception du lecteur, et en particulier du temps. J’avoue que c’est une notion que j’avais naturellement identifiées, et que l’on retrouve déjà dans quelques uns de mes articles, par exemple :
L’auteur insiste aussi sur le fait qu’en BD, le temps est représenté dans l’espace. Une particularité quasi-exclusive à ce média, ce qui offre de nombreuses possibilités inédites ! Ainsi, le temps peut être représenté par une ellipse d’intercase mais aussi par des traits de mouvement. Il souligne un point dont je n’avais jamais vraiment pris conscience : une vignette de BD est très rarement un instant figé, les phylactères en sont une preuve par nature.
5. Une vie dans la ligne
Autre aspect que je négligeai jusqu’à présent, les différents types de lignes qui composent les dessins permettent de transmettre des sentiments très variés. Il en va de même pour les bulles, et onomatopées… l’occasion pour l’auteur de revenir également sur la manière de transmettre un son… sans audio !
Mais un manque de clarté peut aussi entraîner une plus grande participation du lecteur, son implication dans l’œuvre, ce que recherchent beaucoup de scénaristes et de dessinateur.
– Scott McCloud
6. Montrer et dire
Légère réitération, McCloud y reprend son diagramme précédent, explique les divergences historiques entre images et textes, avant de montrer leur convergence dans la BD et la manière dont ils interagissent.
7. Les six étapes
L’art, selon moi, englobe toute activité humaine qui ne découle pas directement de l’une des deux pulsions fondamentales de l’être humain : l’instinct de conservation et l’instinct sexuel.
– Scott McCloud

Partant de ce postulat, il propose les 6 étapes qui selon lui, jalonnent toute démarche artistiques, et donc notamment la BD :
- Idées, but
- Forme
- Idiome
- Structure
- Technique
- Apparence
Pour lui, si les auteurs partent de la première étape, l’art devient un outil au service de leur but. Tandis que s’il partent de la seconde, ils visent à produire quelque chose d’original indépendamment de l’éventuelle idée portée.
8. Un mot à propose de la couleur
McCloud revient ici sur l’histoire de la couleur, en particulier dans les comics américains dans lesquels les contraintes technologiques et budgétaires limitèrent longtemps les palettes de couleurs, induisant des impacts sur les dessins. Il insiste sur le fait que la couleur renvoie une perception différente d’une même vignette en noir et blanc. Un point que j’avais également déjà observé moi-même, et sur lequel je le rejoins !
9. Mise au point
Il conclut ici son ouvrage, revenant sur divers points précédents.
Mon avis
Tout d’abord, je partage tout à fait la définition de McCloud de ce qu’est la bande dessinée :
Images picturales et autres, volontairement juxtaposées en séquences, destinées à transmettre des informations et/ou à provoquer une réaction esthétique chez le lecteur.
– Scott McCloud
J’ai eu un peu de mal au départ avec son diagramme triangulaire, mais je dois avouer que c’est une proposition particulièrement intéressante une fois adoptée.
Le chapitre #4 sur le temps en BD est passionnant, je me dois de le re-souligner. Ellipses, formes de vignettes, mouvements, représentations spatiales : la représentation du temps dans l’art séquentiel est un point qui me fait désormais voir les BDs et comics de manière nouvelle ! En tant qu’amateur de statistiques, j’ai également beaucoup apprécié sa définition des différents types de successions d’une case à l’autre… et les proportions dans lesquelles elles sont utilisées dans telle œuvre ou tel type de BD… Car il est important de souligner que les exemples de McCloud sont très variés, et tant en comics qu’en BD franco-belge et en mangas.

Son analyse des formes et de leurs impacts sur le lecteur est également extrêmement percutant :
- Forme des vignettes ;
- Forme des bulles ;
- Formes des onomatopées ;
- Traits de mouvements…
Même s’il semble parfois s’adresser à un (futur) auteur de BD qu’à un lecteur, cet album est un must-have pour tout amateur de BD qui souhaite mieux comprendre le fonctionnement de ce média. L’ensemble se lit très bien et vous en apprendra beaucoup, malgré parfois quelques redits. Je recommande !

