Dum Dum : une BD froide et radicale

Dum Dum

Garantie sans spoiler

L’article ci-dessous ne contient aucun spoiler, même mineur.

En quelques mots

Une bande dessinée formellement audacieuse et sensoriellement puissante, mais dont le dessin volontairement original et minimal peut limiter l’implication émotionnelle.

  • Une ambiance glaciale et profondément marquante
  • Un parti pris graphique radical (Autocad, minimalisme)
  • Une cohérence forte entre fond et forme
  • Un récit volontairement froid et peu incarné
  • Une lisibilité parfois difficile

Pitch

1930, Berlin. Stan vient du village reculé de Priment, situé à mi-chemin entre Berlin (Allemagne) et Varsovie (Pologne) pour être dessinateur industriel, coopté par de la lointaine famille.

Mais Stan est un homme brisé. Issu d’une famille déchirée par la Grande Guerre puis l’insurrection Polonaise, la position de son village natal a réparti ses frères et lui-même dans différents camps tandis que les Berlinois voient d’un mauvais œil les polonais…

Dans un monde toujours plus mécanique, droit et inhumain, Stan essaie de trouver sa place… La douce et étrange Anne pourrait-elle l’y aider ?

En savoir plus…

La position de la Pologne au lendemain de la Première guerre mondiale est complexe, je n’étais personnellement pas pas du tout sensibilisé à ce sujet. Ce livre constitue un bon point d’entrée si ce pan de l’histoire vous intéresse1 ; mais il se lit également très bien en ignorant cet aspect historique

Une radicalité formelle assumée

Dum Dum s’impose d’abord comme une expérience graphique et sensorielle, mais dans un genre trés différent du roi Méduse chroniqué il y a peu. Entièrement réalisée sous Autocad (Logiciel de dessin technique et architectural, absolument pas pensé pour de la BD !), la bande dessinée adopte un style d’une rigueur presque clinique. Lignes droites, absence de textures, noir et blanc tranché. Le gaufrier à 9 cases, répété avec insistance (tant pour les dessins que pour les phylactères) installe une régularité qui devient rapidement oppressante. Notons que les personnages (assez peu nombreux) restent très reconnaissable malgré ce minimalisme.

Il faut dire que c’est bien pour cet aspect particulièrement original dans la conception et la forme de l’œuvre que je me suis plongé dans cette BD : son dessin technique 2 !

Ce choix n’est pas gratuit. Il prolonge directement le propos : celui d’un monde industriel qui broie l’humain. Le dessin ne cherche jamais à séduire ; il contraint, il enferme. Certaines planches, notamment celles où les éléments techniques se confondent avec les visages, traduisent brillamment cette fusion entre machine et humanité. Tandis que d’autres plongent directement dans l’abstrait ou le surréalisme.

Notez que l’enchainement des cases et surtout des dialogues demande une petite gymnastique initiale (cf. illustration ci-dessous) mais cette difficulté se surpasse aisément. En particulier, il faut comprendre les flèches comme des liens entre phylactères, et conserver un ordre de lecture traditionnel, en commençant en haut à gauche.

Le livre lui-même est un objet atypique :

  • Plus de 250 pages ;
  • Noir et (surtout) blanc pur, sans texture ;
  • Format à l’italienne (horizontal)
  • Couverture cartonnée texturée
  • Titre en relief

Un récit poignant et tragique

Face à cette puissance formelle, le récit apparaît volontairement en retrait. Stan, personnage principal, est quasi-muet, enfermé dans un syndrome post-traumatique hérité d’une histoire familiale tragique. Les flashbacks (guerre, perte, folie..) dessinent une trajectoire brisée et parviennent à provoquer une empathie directe…

Nota bene

L’auteur (complet) Lukasz Wojciechowski s’est inspiré de sa propre histoire familiale pour écrire cet album.

Le récit suit donc Stan dans un Berlin rigide et monolithique, paradoxe souligné par le fait qu’il est lui-même dessinateur industriel. Plusieurs arcs s’entremêlent à celui de Stan, en particulier : ceux de son histoire familiale, celle de son patron, sa relation avec Anne. Mais nous avons aussi parfois des « histoires dans les histoires », comme celle du chat de cartoon ou de la statue fusillée.

L’album propose de nombreux niveaux de lecture ressenti :

  • Stan, soufrant d’un syndrome post-traumatique et perdu dans un Berlin inhumain ;
  • Le fait que lui-même travaille dans l’ingénierie ;
  • Le dessin fait sous Autocad, qui déploie une mise en abîme un peu vertigineuse ;
  • Les nombreux sentiments suscités chez le lecteur qui s’opposent au style minimal du dessin, frôlent le génie.

Une cohérence thématique remarquable

Là où l’album convainc pleinement, c’est dans sa cohérence globale. Tout converge : le dessin industriel, le Berlin des années 30, le S-Bahn, l’architecture, jusqu’au titre lui-même, référence à une balle qui se déploie en fragments destructeurs (métaphore du personnage, mais aussi de la thématique générale, qui rappelle également le bruit du train S-Bahn). Une métaphore limpide d’un récit froid en surface, mais éclaté intérieurement.

Au final, Dum Dum est moins une bande dessinée narrative qu’une expérience sensorielle et conceptuelle. Une œuvre exigeante, dont il faut percer hermétisme, mais dont la radicalité et la tragédie force le respect. A ne pas lire si vous n’êtes pas grande forme…

Notes de bas de page :
  1. L’auteur ajoute des cartes en début d’ouvrage, et une chronologie en postface.[]
  2. J’ai moi-même quelques notions sur le sujet.[]

Notes

Scenario : 5 / 10
Dessin : 5 / 10
Ambiance : 10 / 10
Note moyenne : 6.7 / 10

En savoir plus sur l'album...

Album : Dum Dum

Type de BD :

Editeur :

Parution : mai 2023

Lien : Site officiel

Taille : 262 pages

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.