En quelques mots
Ce premier tome mérite largement le détour : en faisant d’un padawan médiocre le héros d’une histoire où les Jedi deviennent (partiellement) les adversaires, il renouvelle efficacement les codes de Star Wars.
- Un excellent groupe de marginaux.
- Un dessin nerveux, fluide et très lisible.
- Une ambiance à la fois burlesque et douce-amère.
- Quelques péripéties annexes qui ralentissent l’intrigue principale.
- Jarael manque encore de profondeur.

Pitch
Zayne Carrick est un padawan maladroit, formé avec d’autres apprentis jedi sur la planète-monde Taris. Sa principale mission consiste à capturer le petit truand Gryph, qui parvient tant et toujours à lui échapper.
Mais le jour de la cérémonie de promotion des nouveaux chevaliers Jedi, Zayne assiste au massacre de ses amis par leurs propres maitres. Accusé des meurtres et désormais fugitif, il trouve du répit auprès de Gryph ainsi que de quelques marginaux des bas-fond de la planète. Mais poursuivi par les forces conjointes des autorités locales, de l’ordre Jedi et des armées de la Républiques, cela fait beaucoup trop pour un apprenti à peine sensible à la Force !
D’abord en quête d’explication, puis de revanche, il entre dans la clandestinité et jure de venger ses anciens compagnons, tout en subissant le conflit galactique en cours : la guerre entre républicains et mandaloriens.
Un padawan qui rate tout
Il fallait oser. Dans une galaxie où les Jedi ont souvent été présentés comme des guerriers presque naturellement doués, ce premier tome choisit comme héros un apprenti maladroit, peu sensible à la Force et dépassé par les événements. Et c’est précisément ce qui fait fonctionner l’album. Zayne Carrick n’est pas un élu miniature. Il est un loser magnifique, contraint de survivre grâce à son instinct, à ses alliés et, surtout, à une bonne dose de chance.
Le point de départ est d’autant plus efficace que ses adversaires ne sont pas des Sith. Ce sont ses propres maîtres Jedi. Le renversement est simple, mais fort pour donner immédiatement au récit une tension particulière : Zayne doit comprendre pourquoi ceux qui étaient censés former et protéger les jeunes Padawan viennent de les massacrer, tout en étant lui-même désigné comme coupable.


La mécanique narrative repose alors sur une double course. Le héros doit échapper aux autorités tout en enquêtant sur ce qui s’est réellement produit. Le passage de l’enquête à la vengeance ajoute ensuite une dynamique plus personnelle. Zayne décide de retrouver les responsables et de les affronter un par un.
Tout n’est cependant pas aussi efficace. Certaines péripéties filler donnent davantage l’impression de remplir le trajet que de faire progresser réellement l’histoire de Zayne. Sa rencontre avec son père ou sa vision du front de guerre sont intéressantes, mais ressemblent davantage à des détours qu’à des étapes indispensables. À l’inverse, le chapitre consacré aux origines de Lucien Dray est bien construit et intrigue suffisamment pour s’y attacher (un peu), faisant ainsi de se dernier un méchant interessant.

Le lore joue la carte du terrain connu
Le choix d’installer l’histoire près de quatre mille ans avant la saga principale pourrait laisser attendre une rupture esthétique radicale. Ce n’est pas le cas. Et, personnellement, je trouve ce choix plutôt judicieux. Le comics reste très proche des codes habituels de Star Wars : Jedi, République, Mandaloriens, contrebandiers, planètes minières, conflits militaires et grandes organisations commerciales.
L’intérêt vient moins d’une réinvention du lore que de la manière dont ces éléments sont agencés. Quelques décennies aprés la Grande Guerre des Sith, la République est engagée dans une guerre ouverte contre les Mandaloriens, ces derniers ayant lancé une croisade qui provoque des percées catastrophiques dans l’espace républicain. Le récit se déplace ainsi entre plusieurs environnements : Taris, planète-ville évoquant une Coruscant plus petite et moins reluisante ; Vanquo, planète minière frontalière ; Flashpoint, base de recherche mandalorienne (et lieu de torture de Jedi) ; Telerath, planète bancaire surprenante ; ou encore Serroco, située à la frontière entre les deux camps.

Le comics introduit également les consuls Jedi, particulièrement performants dans les arts mentaux et psychiques, ainsi que les Arkhaniens, une nouvelle race divisée en plusieurs branches génétiques (qui me font furieusement penser aux nebari de la série TV Farscape). Ces ajouts enrichissent l’univers sans chercher à le bouleverser.
Visuellement, la cohérence est renforcée par un chara-design particulièrement réussi. Les personnages sont nombreux, mais restent parfaitement reconnaissables. Les races préexistantes sont correctement exploitées et les nouvelles créations s’intègrent sans impression de catalogue. Seul Vandar Tokare, membre du conseil Jedi de Dantooine et de la même race que Yoda, donne une impression de manque d’originalité.
Une mise en scène solide
Le dessin constitue l’autre grande force de ce premier tome. Le style est nerveux, équilibré, efficace et fluide. Les scènes d’action disposent d’une bonne dynamique et la lecture reste confortable.
La gestion des décors est plus inégale. Certaines planches sont foisonnantes, tandis que d’autres semblent presque dépourvues de décor. Mais cette variation ne nuit pas véritablement à l’efficacité générale du découpage. Et la diversité des planètes permet tout de même de renouveler régulièrement l’environnement visuel.

Les costumes mandaloriens méritent une mention particulière. Leur design réussit à faire le lien entre les armures vues dans La Légende des Jedi et celles popularisées par Boba et Jango Fett (dans les films). L’ensemble conserve donc une forte identité starwarsienne tout en s’inscrivant dans une période différente.
L’ambiance, enfin, est probablement ce qui m’a le plus convaincu. Le récit sait être burlesque, par exemple lors de la chute de Zayne dans le ciel de Taris (premiers chapitres), sans perdre son arrière-plan plus sombre. Les flashbacks consacrés à Zayne ou Dray installent une tonalité douce-amère, tandis que l’arrivée de la guerre donne progressivement davantage de poids à l’aventure.
Le préambule et la préface sont également bienvenus. Le premier fonctionne comme un épisode #0 dont les comics ont le secret, tandis que la seconde permet de replacer l’histoire dans la chronologie de l’Univers Legends et de rappeler le contexte : la Grande Guerre des Sith vient de s’achever et les Mandaloriens ont lancé leur offensive.


Une Force qui n’est pas un raccourci
L’un des intérêts du charadesign de Zayne réside justement dans sa relation imparfaite à la Force. Il ne peut pas résoudre les situations par une démonstration spectaculaire de puissance. Cette faiblesse évite que la Force devienne une simple béquille scénaristique permettant de sortir le héros de chaque difficulté. Zayne doit davantage compter sur sa capacité à improviser, sur les compétences de ceux qui l’entourent et sur sa persévérance.
– « …Padawan déchu… A tué ses camarades… Fugitif et armé et… » Heu…
– Dangereux ?
– Non. « Détraqué ». Ouais, c’est bien toi.
Cela permet aussi de déplacer légèrement le regard porté sur les Jedi. Le récit ne les présente plus seulement comme les gardiens sages d’un ordre ancien, mais comme une institution capable de se tromper, de cacher des informations et de produire ses propres crises. Le fait que Zayne soit précisément le mauvais élève de cette institution renforce le paradoxe. Celui qui semble le moins digne de devenir Jedi est peut-être celui qui en conserve le plus les valeurs d’origine.
Cette approche fonctionne d’autant mieux que le récit ne quitte jamais complètement l’aventure. Il ne s’agit pas d’un comics uniquement consacré aux intrigues politiques ou aux questionnements sur l’Ordre Jedi (et encore heureux !). Les poursuites, les combats, les changements de planète et les rencontres maintiennent un rythme de lecture très accessible. Les passages plus légers évitent également que la noirceur du meurtre initial n’écrase tout le reste.
Un excellent point de départ
Ancienne République #1 n’est pas parfait. Quelques détours ralentissent la progression de l’intrigue et certains personnages restent encore à approfondir, Jarael en tête (RDV au tome #3…). Mais ses défauts sont largement compensés par une idée centrale efficace : faire d’un padawan médiocre le héros d’une histoire où les Jedi eux-mêmes deviennent les antagonistes.
Le résultat est porté par une ambiance douce-amère, un groupe de marginaux attachants et une mise en scène nerveuse. J’y retrouve surtout un plaisir rare dans les comics Star Wars : celui de découvrir un univers familier depuis un angle légèrement décalé.

Ce premier tome ne cherche donc pas à réinventer Star Wars. Il fait quelque chose de plus pertinent : il prend ses codes, les conserve, puis les place entre les mains d’un héros qui n’a manifestement pas les épaules. Et c’est précisément pour cela que je le trouve aussi réussi.
Epilogue - Cet article est en lien direct avec l'article bilan "SWAR : Les déboires d'un padawan déchu", à paraitre prochainement. Pour ne pas rater sa publication, inscrivez-vous à la newletter !
