Le Comics Code : la censure des comics

Le Comics Code est un document d’auto-censure, ayant largement contraint les comics américains durant les années 60 dans leurs lignes éditoriales, leurs thèmes et leurs tons. Il marque la fin de l’age d’or des comics, et ouvre une période de restrictions des libertés créatives des auteurs…

Historique

Les comics de superhéros sont nés avec la seconde guerre mondiale (1938 pour Superman, le premier d’entre eux). Et ils contribuèrent à leur façon à l’effort de guerre des USA, les montrant régulièrement s’opposer aux nazis (Captain America en 1941 avant l’entrée en guerre des US, Wonder Woman en 1943…).

Pourtant, après 1945, les GI se détournent des superhéros et les comics doivent se réinventer et séduire de nouveaux publics. C’est ainsi que naissent les Crime Comics, mettant en avant la violence, le polar, le gore, l’horreur… Progressivement, ceux-ci sont pointés du doigts, supposés responsables de l’augmentation de la violence juvénile (pourtant, ni cette responsabilité, ni cette augmentation ne seront vraiment démontrés).

En 1954, le sénat américain délègue ainsi à une commission bi-partisane (pour et contre les comics) d’étudier la question. Toutefois, la société américaine se dresse progressivement contre l’industrie des comics, sans que ladite commission n’ait réellement besoin de prendre de décision officielle. La publication de Séduction of the Innocents du Docteur Wertham en 1955, attribue définitivement les origine de la criminalité supposée des jeune aux comics books sans distinction et conforte largement l’opinion public à l’encontre des comics.

Extrait du biopic Docteur Wertham

Nombre d’éditeurs mettent la clef sous la porte, tandis que les plus solides fondent la Comics Magazine Association of America (CMAA) dans le but de s’auto-censurer avant qu’une loi ne les condamne définitivement. La CMAA se dote d’un code de conduite draconien : le Comics Code. Cette autocensure est confiée à une autorité permanent, la Comics Code Authority (CCA) chargée de vérifier que chaque comics est conforme au code avant sa publication. Dans ce cas, le fameux sceau du CCA (un carré blanc) est apposé sur la couverture : Approved by the Comics Code Authority. Dans le cas contrairement, il ne sera jamais vendu, et donc ne sera pas publié.

La CCA perdra en influence au cours des année 70, en particulier sous l’impulsion du célèbre Stan Lee, scénariste chez Marvel. La première brèche apparait lorsqu’une administration gouvernementale souhaite utiliser les comics pour sensibiliser le jeune lectorat aux méfaits de la drogue (alors en pleine propagation) : le traitement de la drogue était pourtant interdit par la CCA. Le Code sera alors allégé à cette occasion, puis perdra progressivement de sa substance et de son influence (les crime comics sont de nouveaux tolérés, les années 60 des hippies permettent le traitement de la sexualité…)… Petit à petit, les maisons d’édition quittent la CMAA et se passent du sceau du CCA.

En 2001, Marvel quitte la CMAA ; dix ans plus tard, DC Comics fait de même. La CCA est alors définitivement enterrée.

Contenu du Code

Mais entrons dans le vif du sujet ! Voici ci-dessous les thèmes abordés dans le Comics Code de 1954 extrait depuis l’original en anglais et synthétisé par mes soins.

Préambule

Le préambule brosse les métiers du comics book dans le sens du poil, indiquant leur apport en tant qu’outil d’instruction et d’éducation, tout en ayant un regard critique sur leur époque.

Les comics doivent néanmoins contribuer au bon goût et au maintiens des valeurs et traditions américaines. C’est pourquoi la CMAA a adopté ce code ; et ses membres (les éditeurs de comics) s’engagent donc à le suivre pour la protection du lectorat américain.

De manière générale, tout élément qui ne serait pas explicitement évoqué dans le Code mais serait en contraire à l’esprit du Code ou au bon goût est interdit.

Code pour contenu éditorial

Normes générales, partie A

Le crime ne doit pas être présenté de manière à susciter de la sympathie ou de l’admiration pour le criminel ; et le crime ne doit pas sembler plaisant à commettre. Aucun moyen (méthode) de commettre un méfait ne doit être montré, le cas du kidnapping est notamment détaillé. Les forces de polices et de justice doivent être présentées avec respect. Le bien doit toujours triompher et le vilain doit être puni dans tous les cas. La représentation de la violence est quasi-prohibée, ainsi que le gore ou la torture. Les couteaux et armes à feu sont excessivement limitées ; il est interdit de montrer des méthode de dissimulation de ces armes. La représentation de la mort d’un membre des force de l’ordre du fait d’un criminel est découragée. Le mot « crime » est quasi-interdit sur les couvertures de comics.

Normes générales, partie B

Interdiction des mots « terreur » et « horreur » dans les titres. De manière générale, les scènes horrifiques sont interdites. Les illustrations « ridicules » ou « peu recommandables » doivent être « éliminées » (oui, mettez ce que vous voulez derrière ces trois termes). Le Mal ne peut pas être présenté de manière séduisante, et se retrouvera toujours en échec face à la Morale. Les monstres classiques sont interdits : zombies, vampires, loup-garous

Normes générales, partie C

Dans les dialogues, les vulgarité et les injures sont interdites ; idem pour les mots ou symboles ayant une sens indésirable. Les handicaps et difformités doivent être évités. Les jargons et l’argot sont tolérés, mais doivent être évités au profit d’une bonne grammaire.

Religion

Les religions et groupes ethniques ne peuvent être attaqués ou tournés en ridicule.

Vêtements

La nudité est interdite, même partiellement. Les illustrations ou postures suggestives sont refusées. Les personnages féminins doivent être représentés habillés et dans des proportions réalistes1.

Mariage & sexualité

Le divorce doit être traité avec sérieux. Les relations sexuelles illicites ne doivent pas être représentées, pas plus que les anormalités ou perversions sexuelles. Le traitement des romances doit valoriser les valeurs de foyer et de mariage. Les passions et romances doivent être traitées de manière à ne pas stimuler les plus bas instincts. La séduction et le viol ne doivent jamais être représentés.

Code pour contenu publicitaire

Les publicités pour l’alcool et le tabac ne sont pas acceptés. Les publicités pour les produits sexuels (services, livres…) également. La vente d’image érotiques le sont tout autant. La publicité pour la vente d’armes à feux, couteaux et feu d’artifices, même factices, est interdite.

Les jeux de hasard ne doivent pas être mentionnés.

Les postures ou représentation aguicheuses en vue de publicité (quelque soit le produit) sont interdites.

La publicité mensongère est proscrite.

La publicité pour des produits (prétendument) médicaux est strictement encadrée.

Petite analyse pratique…

Je me suis amusé à comparer des couvertures de comics avant, pendant, et après l’application du Comics Code. Pour ce faire, j’ai appliqué la méthode suivante :

  • Publication retenu :
    • Détective Comics (qui contient les aventures de Batman) ;
  • Périodes :
    • De 1940 à 1949 ;
    • De 1955 à 1964 ;
    • De 1980 à 1989 ;
  • Sélection de 10 couvertures par période (publication mensuelle) :
    • Janvier de la première année de la période ;
    • 8 mois sélectionné aléatoirement dans la période ;
    • Décembre de la dernière année de la période

Ainsi, je vous propose mes observations et ma petite analyse personnelle pour les 30 couvertures ainsi obtenue, période par période.

En savoir plus…

A l’occasion de cette remontée dans le temps, j’ai découvert une autre pratique obscure des comics américain, la distinction entre :

Avant le Comics Code : années 1940

Avec des illustrations très old-school, ces couvertures montrent des combats au corps à corps dans une ambiance relativement décomplexée. On y trouve une prédominance de gangsters et autres mafias, entrecoupée de l’apparition de savants fous (avec visiblement un goût certain pour la miniaturisation de Batman et Robin). La couverture la plus absurde (à mon sens) propose un super-méchant équipé d’une clef géante, mais remarquez que son costume évoque clairement les bourreaux médiévaux.

Pendant le Comics Code : années 1955 à 1965

En pleine application rigoureuse du Comics Code (époque correspondant aussi à l’age d’argent des comics), c’est la foire aux grands délires : toréadors, légionnaires romains, robin multiples, épée géante volante, créatures absurdes, portraits géants (façon Mt Rushmore)… C’est également l’époque qui voit apparaitre des supervilains absurdes tels que Calendar-man (rendu plus crédible ultérieurement, par exemple dans Killing Time) ou Polka-Dot Man (également vaguement réhabilité dans le dernier film Suicide Squad). C’est également l’arrivée de Bat-Mite, une sorte de gnome inter-dimensionnel obsédé par Batman.

Notez qu’à cette période, les personnages parlent directement sur les couvertures d’albums, qui contiennent donc directement des phylactères. Un usage qui se perdra par la suite…

Aprés le Comics Code : années 1980

Arrivé à la fin du siècle, le Comics Code perd en influence. Exit la grande majorité des éléments fantaisistes, absurdes ou exagérément du domaine de la science-fiction : Batman en revient à ses origines de polars noirs et de thrillers, dans un environnement urbain, torturé et corrompu…

La censure demeure…

En guise de conclusion, gardons en mémoire que la censure des BDs ne fut pas l’apanage des USA et de son Comics Codes…

…dans l’espace : censure en France

Peu avant le Comics Code américain, une loi de juillet 1949 crée la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence en France ! Cette loi a largement limité l’import des superhéros américains dans les années 50 et 60, mais a aussi tué les superhéros français qui émergeaient également à cette époque ! Je ferai certainement un article à ce sujet…

Pour l’anecdote, sachez que cette loi induisit aussi plusieurs refus d’import de BDs belges, comme le Piège Diabolique (Blake et Mortimer) ou le Marsupilami (de Franquin) jugé absurde.

Toujours existante actuellement, ladite loi a été revue et largement amoindrie au début du XXIe siècle.

…dans le temps : censure de Don Rosa par Disney

A l’heure actuelle censure et auto-censure s’appliquent encore. Je souhaitais souligner l’exemple du Bombie Gate dont a été victime l’auteur Don Rosa.

Pour simplifier, dans la Jeunesse de Picsou, celui-ci nous est montré commettant un crime : il met le feu à un village africain et parvient ainsi à négocier facilement le rachat de terres. Suite à cela, il est maudit et condamné à être poursuivi par un zombie, nommé Bombie (on parle ici d’un zombie vaudou, et non d’un mort-vivant).

Don Rosa insère parfaitement cet évènement dans la progression de Picsou, en faisant un déclencheur de sa déchéance, et la source de la plupart de ses regrets. Toutefois, Disney a décidé de censurer et ne plus éditer les histoires mettant en scène ce personnage. Une décision qui-plus-est assez inexplicable lorsque l’on étudie de plus prés le sujet…

Pour plus d’information, je vous conseille les deux vidéos ci-dessous :

Zoom sur le Crime de Haine
Le Bombie Gate

Bibliographie

Ci-dessous les sources employées pour rédiger cet article :

Notes de bas de page :
  1. Comme quoi, tout n’était pas à jeter ! Même si le formuler sous forme d’obligation est discutable…[]

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