Préambule - Avant de lire le présent article, il est fortement recommandé d'avoir lu l'article Les Guerres de Lucas au préalable !
Sur un plateau de tournage, on apprend vite qu’un film ne se construit jamais comme les spectateurs l’imaginent. Ils voient deux heures de magie. Nous autres techniciens, nous voyons des plannings impossibles, des budgets qui dérapent, des compromis permanents et des équipes qui tiennent debout uniquement parce qu’elles refusent d’abandonner. Surtout en cette fin d’années 70.
Et en refermant Les Guerres de Lucas #2, j’ai retrouvé cette sensation familière…
En quelques mots
Geoges Lucas s’éloigne des plateaux et devient ainsi de moins en moins interessant, tandis que l’album déploie l’ampleur des risques qu’il a pris pour produit l’épisode IV de la saga la plus célèbre de la galaxie.
- Un ressenti viscéral de la difficulté du tournage
- Des anecdotes amusantes
- Un personnage principal antipathique
- Un trop grand nombre de personnages
- …et de renvois en bas de page
Pitch

Après le succès incroyable et inattendu de Star Wars, sorti en 1977, Georges Lucas compte bien poursuivre son récit spatial avec « l’Empire Contre-attaque ». Il s’éloigne de la réalisation et la confie à Irvin Kerchner, l’un des ses anciens professeurs d’université. Mais loin de profiter de la vie, Lucas devra affronter l’avidité des studio et des banques, composer avec des projets plus ou moins fous (tels que son ranch rêvé), apprendre à déléguer, gérer tant bien que mal des dépassements de budget astronomiques… et tenter de fonder un foyer avec sa femme Marcie.
Une première partie qui cherche son sujet
J’avoue avoir été un peu désarçonné au début. Le premier tome regorgeait d’anecdotes surprenantes ; ici, l’impression est différente. Les auteurs consacrent une longue parenthèse à la naissance d’Indiana Jones, qui m’a paru franchement hors sujet (même si j’adore le personnage et son univers !). Elle ralentit le récit alors que je n’attendais qu’une chose : revenir sur la fabrication de L’Empire contre-attaque.
Cette première moitié souffre également d’un autre défaut : les personnages se multiplient. Entre producteurs, collaborateurs, financiers et techniciens, les visages défilent au point que certains peinent à exister. Mais aussi, nombre des anecdotes évoquées sont déjà bien connues des amateurs de Star Wars, comme du petit personnel de plateau comme moi.
Enfin, force est de constater que les personnage de Georges Lucas perd beaucoup en sympathie et en intérêt (même si sa trajectoire intime reste touchante). Loin du tournage, il donne désormais des ordres à distance, récrimine contre certains de ses collaborateurs, « oublie » d’en féliciter d’autres, et semble plus penser à la rentabilité du film qu’à ce qu’il raconte.



Quand le tournage reprend enfin le dessus
Heureusement, le récit retrouve progressivement ce qui faisait la force du premier volume.
À partir du moment où les difficultés de tournage prennent le dessus, je retrouve cette tension que tout technicien connaît. Les journées s’allongent, les coûts explosent, les banques s’inquiètent, les studios deviennent envahissants et chaque décision met le projet en péril. Une journée comme j’en vis souvent dans les studios de la fin des années 70. Cette seconde moitié renoue avec une narration beaucoup plus efficace.
J’ai également apprécié la manière dont la dégradation progressive de la relation entre George et Marcia Lucas est racontée. Rien n’est forcé. Les fissures apparaissent discrètement, presque silencieusement, tandis que Lucas tente de bâtir simultanément un empire du cinéma et une vie de famille qui lui échappe.
Au fond, c’est probablement l’aspect le plus touchant de l’album, malgré l’antipathie grandissante du bonhomme.
Une mise en scène toujours aussi maîtrisée
Graphiquement, le dessin reste fidèle au premier tome : simple, expressif et parfaitement lisible.
Le choix du noir et blanc rehaussé de quelques touches de couleur fonctionne toujours aussi bien, même si ces colorisations ponctuelles paraissent parfois un peu arbitraires.
Et impossible de passer sous silence la superbe double page consacrée aux compositions de John Williams. Elle résume à elle seule ce que la bande dessinée permet de raconter lorsqu’elle exploite pleinement son langage graphique.

…de quoi même toucher le cœur du plus endurcit des cameramen !
Objet de collection
J’ai l’immense chance de posséder un exemplaire unique du livre (au demeurant un bel objet de 1kg avec vernis sélectif en couverture). En effet, ayant rencontré les auteurs à la librairie bordelaise Mollat, mon exemple présente plusieurs caractéristiques particulière :

- Sticker ex-libris inédit en début d’album ;
- Embossage en forme de sceau ;
- Marque-page inédit ;
- Et bien sûr, une petite dédicace du très sympathique Laurent Hopman.
J’ai d’ailleurs profité d’un bref échange avec lui pour lui demander son passage préféré du livre… Il s’agit de la page 159 (et suivantes), dans lesquels les studios jubilent à l’idée de prendre leur revanche sur Lucas, suite au contrat défavorable qu’ils ont signé avec lui.
Les rêves coûtent toujours plus cher
En quittant les studios, les collègues disaient souvent qu’un film n’était jamais terminé : il cessait simplement de coûter de l’argent.
Cette formule résume assez bien Les Guerres de Lucas Episode II. L’album rappelle avec justesse que les plus grands projets naissent rarement dans le confort. Ils sont fabriqués dans les conflits, les dépassements de budget, les doutes et l’obstination. En revanche, il montre aussi que l’argent, le succès ou le pouvoir ne suffisent jamais à préserver le bonheur de ceux qui les poursuivent.
Je ressors malgré tout un peu moins enthousiaste que devant le premier tome. Les auteurs avaient moins de révélations à partager et cela se ressent nettement durant la première moitié du récit. Mais lorsque les caméras commencent enfin à tourner sous la houlette du réalisateur Irvin Kershner, Les Guerres de Lucas retrouve toute sa force : celle d’un documentaire dessiné qui raconte moins la naissance d’un chef-d’œuvre que le prix humain qu’il aura fallu payer pour lui permettre d’exister.
