Balthazar Picsou n’est plus le canard le plus riche du monde, depuis qu’un jeune milliardaire l’a détrôné. Ce dernier ayant fait fortune dans les nouvelles technologies et les crypto monnaies, Carsten Duck est un habitué de l’influence en ligne et des réseaux sociaux.
Complètement perdu dans ce nouveau monde numérique, Picsou aura besoin d’aide : celle de son fidèle Donald et de sa fiancée Daisy, mais aussi de ses trois neveux (Riri, Fifi et Loulou) ainsi que de l’inventeur farfelu Géo Trouvetou.

Une infiltration laborieuse dans le monde des cryptomonnaies
L’album Picsou et les Bit-Coincoins prétend épingler les excès d’un monde actuel1 gouverné par les réseaux sociaux, le culte de l’apparence et la blockchain. Pourtant, l’ensemble se résume à une série de péripéties sans réel liant, comme si les auteurs s’étaient contentés d’accumuler des sujets d’actualité, loin d’être inintéressants (!) mais sans jamais vraiment en interroger les mécanismes. Il faut reconnaitre que pour un album jeunesse de 48 pages, c’était sans doute un peu optimiste… Les cryptomonnaies (largement mises en avant dans le marketing de l’album) ne sont finalement ici qu’un décor, un prétexte, une façade technologique presque trompeuse2.
La critique de la société hyper-connectée aurait pu se montrer passionnante. À la place, elle semble gratuite, parfois réactionnaire, comme dénuée d’analyse sur les origines et les conséquences de ce nouvel ordre numérique. Même le dernier acte, situé au « festival des canes », apparaît hors-sujet, presque déconnecté de l’ensemble comme un évènement people assez disjoints des réseaux numériques juvéniles (ou pas).
Personnages : un casting prometteur, mais sous-exploité
On retrouve avec plaisir Picsou, Donald et les neveux, mais le véritable sujet aurait pu/dû être Carsten Duck, milliardaire crypto, mélange improbable entre Musk (pour la tech’) et Trump (pour la coupe de cheveux). Malheureusement, il reste cantonné à une caricature médiatique, influenceur mégalo et instable, malintentionné et à la psychologie réduite à peau de chagrin.
Daisy dispose également d’une présence discrète mais réelle, tandis que l’inventeur Géo Trouvetou permet quelques petites expositions (néanmoins très superficielles) plutôt bien insérées. Les rapetous sont également de la partie, ici recyclés en hackeurs, une reconversion relativement improbable et loin des personnages d’origine.

Notons tout de même un effort de variété dans les personnages anthropomorphes (en particulier les très nombreux figurants). Là où l’école américaine réduit souvent les protagonistes à des canard3 ou des quasi-humains arborant simplement une truffe canine, Keramidas propose un immense bestiaire: des lapins, des girafes, des grenouilles, des singes… Un détail que j’ai particulièrement apprécié !
Dialogues & Dessins
Il faut le reconnaitre, le scénariste Jul n’est pas avare en (très) nombreux jeux de mots4 ; et la plupart font plutôt mouche ! L’on appréciera également les nombreuses références à la pop culture et à la vie numérique de nos années 2025.
A l’inverse, j’ai bloqué sur le fait que tout le monde appelle le personnage principal « Picsou », y compris sa propre famille, comme un simple nom de marque sans mention de son prénom (Balthazar), de son titre (monsieur Picsou) ou de sa relation familiale (oncle Picsou) rendant nombre de discussions un peu étranges.



A mon sens (mais cela reste très subjectif), le dessin est peut-être le plus gros point faible de l’album. Les planches présentent un trait baveux, presque gras, donnant aux premiers plans une exagération constante (et rendant les décors inexistants… quant ils sont dessinés). L’influence de l’école italienne est évidente, mais elle manque ici de finesse, surtout comparée à l’élégante précision d’un Keno Don Rosa ou du trait aventureux d’un Carl Barks. Certaines expression sont caricaturées à l’extrêmement, rendant les personnages… temporairement hideux. Je suppose que dans un style caricatural, on aimera ou pas. Et je suis dans le second camps.
Des thèmes nombreux, mais traités en surface
L’album évoque pêle-mêle : followers, post-vérité, réseaux sociaux, financement participatif, îles artificielles, routines matinales et autres totems du monde connecté. Une liste séduisante sur le papier, mais qui peine à dépasser la simple accumulation, alors que certains thème sont néanmoins passionnants :
- Les influenceurs évoluant entre ascension (fulgurante?), ruine (méritée?) et rédemption (artificielle?) ;
- La monétisation de la popularité : le capital est désormais dans la sympathie ;
- Les réseaux sociaux et la mutation des comportements, jusqu’au quotidien et à l’anodin.
On sent pourtant l’intention : Jul l’explique très bien dans l’interview encadrée plus haut, il y revendique l’ambition d’amorcer une grande fresque moderne de l’univers de Picsou. L’intention est réelle, mais elle transparaît encore trop peu dans ces pages.
Reste une impression d’album trop prétentieux, adossé à de grands noms comme Glénat ou France Inter, mais qui échoue à offrir la profondeur promise et sans doute trop ambitieuse.
Notes de bas de page :- Nous sommes donc bien dans l’école italienne, puisque son équivalente américaine en reste généralement aux années 60.[↩]
- Non, le coffre rempli d’or de Picsou ne peut pas être siphonné par une blockchain en une nuit…[↩]
- Ou éventuellement d’autre volatiles proches.[↩]
- Sans compter nombre de comiques de situations, ainsi que divers clin d’œils.[↩]
