En quelques mots
Un album structuré avec une rare efficacité et porté par une ambiance oppressante, mais dont le final précipité affaiblit (un peu) l’ensemble.
- Une construction en trois arcs parfaitement maîtrisée
- Une ambiance sombre et tragique très immersive
- Un enrichissement majeur du lore (Veill, Ombres, tensions politiques)
- Une résolution peu crédible sur certains points

Pitch
La fière Chevalier Oris se réveille dans un souterrain, en compagnie des chevaliers Mathild et Loys qu’elle ne connait pas. Rapidement attaquées par des créatures du Veill, leur vaillance et leur courage leurs sauvent la vie. Mais où sont-elles ? Et pourquoi ?
A l’extérieur, le chevalier Alia mène l’enquête sur les disparitions de ses consœurs. Tandis qu’à la cours de l’empereur de Messara, le prêtre Hassan intrigue pour financer des expériences interdites…
Trois récits, une mécanique implacable
Ce neuvième tome de La Geste des Chevaliers Dragons repose sur une architecture ambitieuse : trois arcs narratifs entremêlés, qui progressent en parallèle avant de converger. Sur le terrain, cela fonctionne remarquablement bien. Les séquences souterraines, l’enquête d’Alia et les manœuvres du prêtre Hassan s’alimentent mutuellement, nourries par des faux-semblants et twists soigneusement dosés. Comme l’indique son titre, chacun se heurtera à son propre aveuglement.
Ce dispositif n’est pas qu’un exercice de style : il sert directement le développement du monde. Introduction des Ombres, approfondissement du Veill, tensions entre Ordre, Empire et clergé… l’album agit comme un nœud central du lore, structurant durablement la série.

Une tragédie portée par ses personnages
Le trio Oris / Mathild / Loÿs fonctionne sur une complémentarité efficace : leadership, force brute, perception instinctive. En parallèle, Alia incarne une quête de vérité presque obsessionnelle (on la retrouvera en matriarche intransigeante dans Salmyre), tandis que Hassan impose une figure trouble, mue par une logique scientifique qui flirte avec la transgression.
Une comptine récurrente structure l’ensemble, comme une prophétie diffuse annonçant le destin de chacun. Ce motif renforce une ambiance tragique et oppressante, déjà solidement installée par les décors souterrains et les intrigues de cour.
Il était une fois un vieil homme tout seul,
Habillé de noir et de démons,
Il était seul à voir clair.Il était un homme amoureux
Et son amour lui avait crevé les yeux,
Rendant son intelligence aveugle
Sans qu’il ait mal, et sans qu’il le sache…Il était des princesses enfermées,
Closes dans une prison de pierre
Et elles avaient beau lever les yeux,
Le rocher aveuglait leurs paupières.Refrain : Et puis partout et toujours,
Il y a ceux qui courent et qui sautent,
Et ceux qui dansent en riant.
Il était une très vieille femme,
Confite dans ses rêves de vangeance,
Et la haine lui avait cousu les yeux,
D’amertume et de toiles d’insectes.Il était une femme qui croyait
Qu’elle était jeune, et belle, et libre.
Mais ses chaines étaient invisibles,
Sous son long manteau de nuit.Il était une femme qui croyait
Être jeune et belle et puissante,
Mais ses chaines étaient invisibles
Sous son manteau d’or et d’argent.Refrain final : Et puis partout et toujours,
Il y a ceux que rien jamais n’arrêtera
Ceux qui recommencent encore,
Ceux qui recommenceront toujours,
Et ceux qui dansent en riant.
Dans cette atmosphère tragique et étouffante, les protagonistes se battent pour leurs convictions : l’un pour le savoir, l’autre pour la vérité…
Une immersion visuelle maîtrisée… jusqu’à la rupture
Visuellement, le tome impressionne par sa lisibilité constante. Le dessin, nerveux, met en valeur des paysages souterrains saisissants et des costumes particulièrement travaillés (cours de l’Empereur, armures des chevaliers…). La gestion de la lumière, notamment dans les environnements clos (les cavernes, ou le laboratoire d’Hassan), participe pleinement à l’immersion.

Mais cette montée en puissance se heurte à un écueil : un dénouement expédié. Là où le récit avait pris le temps d’installer ses enjeux, la résolution paraît précipitée, voire fragile dans sa crédibilité. Une conclusion qui tranche brutalement avec la maîtrise affichée jusque-là.
Au final, ce tome 9 s’impose comme un chapitre clé, dense et captivant, dont l’impact est toutefois amoindri par une fin qui ne tient pas tout à fait ses promesses.
