Dix ans ont passé depuis la grande époque des Lascars, une équipe de supervilains de seconde zone, dotée de leur propre code de l’honneur. Sur le déclin, dépressif et sous surveillance, Léonard Snart – alias Captain Cold – décide de jouer un dernier et ultime coup. Recrutant ses comparses du passé, tous plus ou moins nostalgiques du bon vieux temps, il leur propose de voler la réserve d’or de la ville cachée de Gorilla City…

(Grodd est mis en avant),
à verni sélectif
Avec Rogues, l’album adopte les codes éprouvés du récit de braquage pour mieux les détourner au profit d’une lecture mélancolique. Tous les marqueurs du genre sont présents :
- Élément déclencheur teinté de regrets,
- Recrutement de l’équipe,
- Voyage (une étape plus atypique dans ce genre de récit),
- Infiltration,
- Attaque qui déraille.
Mais derrière cette mécanique bien huilée se cache une réflexion plus amère sur le temps qui passe et l’usure des corps comme des rêves.
L’histoire s’inscrit dans un elseworld assumé, situé dans un futur proche où les Lascars (Rogues en VO) ont vieilli. L’intégration de Gorilla City et de sa société de gorilles parlants peut surprendre ; mais elle reste cohérente au regard de la mythologie du superhéros Flash et de la place qu’y occupent Grodd (patron de Gorilla City) et donc les Lascars. L’exotisme du décor africain apporte un souffle inattendu à un récit pourtant très classique dans sa structure.

Le cœur de l’album repose sur ses personnages : de vrais méchants qui sont en même temps des loosers magnifiques, attachants et détestables à la fois. Captain Cold, vieilli prématurément (il semble étrangement plus âgé que ses comparses), s’impose comme une figure centrale de plus en plus antipathique au fil du récit, au risque de créer une distance avec le lecteur. Cette évolution, volontairement inconfortable, tranche avec l’affection que l’on pouvait lui porter dans d’autres itérations (tout du moins, c’était mon cas dans Forever Evil). Autour de lui gravitent des figures marquées : Mirror Master junkie, Heatwave pyromane, Charlatan et son sens du spectacle irritant, ou encore Magenta et ses pouvoirs électromagnétiques.

« J’aimerais… »
« Épargne-moi le speech. J’en suis. »
« C’était pourtant un bon speech. »
Graphiquement, l’album se distingue par un style nerveux et audacieux. Certaines trouvailles de mise en scène, comme cette discussion en ghosting entre Leonard et sa sœur (image ci-contre), inversent les codes habituels et renforcent l’émotion1. Les paysages africains, magnifiés par une colorisation chaleureuse, contrastent avec l’ambiance de plus en plus violente et crépusculaire du récit. Le charadesign trouve un équilibre pertinent entre costumes iconiques et tenues usées, reflet de l’état d’esprit des personnages.
Rogues est ainsi un album imparfait mais attachant, porté par une atmosphère nostalgique et des thématiques fortes : regrets, égocentrisme et quête d’un accomplissement tardif. Un chant du cygne pour des supervilains que l’on adore détester.
Notes de bas de page :- Alors que le Ghosting sert habituellement à ralentir une scène d’action rapide, il est ici utilisé pour accélérer et un échange qui aurait pu être verbeux.[↩]
