Silent Jenny : odyssée écologique & crépusculaire

Silent Jenny

En quelques mots

Une fable écologique atmosphérique et singulière, portée par une direction artistique remarquable, mais dont la narration contemplative et parfois décousue pourra laisser certains lecteurs à distance.

  • Ambiance post-apocalyptique puissante
  • Direction artistique et couleurs remarquables
  • Univers riche et intrigant
  • Récit très lent
  • Personnage principal paradoxalement peu attachant
  • Conclusion confuse et très ouverte

Pitch

Dans un futur post-apocalyptique, la terre est désolée et brulée par le soleil. L’humanité en est réduite à survivre : certains sont des maraudeurs, d’autres vivent dans les refuges de la Pyrrhocorp, d’autres encore vivent dans des monades. Celles-ci sont des sorte de petite bourgades montées sur chenilles, qui arpentent le monde.

Jenny vit à bord de l’une d’en elles, mais elle est aussi un microïde. Dotée par Pyrrhocorp d’un appareillage permettant de se miniaturiser, elle a pour mission d’explorer secteurs après secteurs, à la recherche de cellules et d’ADN d’abeilles, mortes ou vives, afin de participer à la re-pollinisation du monde. Une vocation difficile et comportant de nombreux dangers… à commencer par la « folie des profondeurs ».

Un monde à l’agonie, entre désert et espoir fragile

Du même auteur, j’avais bien aimé Shangri-La mais n’avais pas accroché à Carbone & Silicium. Cet album m’ayant été offert, qu’ai-je donc pensé du 3e tome de cette trilogie officieuse…?

Dès les premières pages, Mathieu Bablet installe un univers post-apocalyptique dense et profondément mélancolique. Le monde de Silent Jenny est un monde brûlé : températures étouffantes, air contaminé, ruines industrielles et lacs d’acide composent un paysage où la civilisation semble n’être plus qu’un souvenir.

Dans ce décor crépusculaire, l’humanité survit tant bien que mal à bord de monades, sortes de villages mobiles parcourant les étendues désertiques. Ces communautés nomades avancent sans jamais s’arrêter, guidées par leurs cartographes et leurs tempesteurs, dans l’espoir d’éviter les zones les plus hostiles du monde.

La société décrite par Bablet apparaît fragmentée et fragile. Entre des maraudeurs (surnommés mange-cailloux), les mystérieux pénitents, les cité-usines et les vestiges d’entreprises tentaculaires comme Pyrrhocorp, l’humanité navigue à vue dans un monde dont les structures politiques ont depuis longtemps disparu.

Une narration contemplative, parfois déroutante

Le récit adopte un rythme volontairement lent, en se basant sur une narration environnementale. L’intrigue progresse par tranches de vie et fragments narratifs, souvent introduits in medias res. Cette approche crée une impression de fluidité : malgré l’absence de longs cartouches explicatifs, l’univers se dévoile progressivement au fil des scènes du quotidien, et déploie un worldbuilding travaillé (géographies, cérémonie traditionnelle, technologie, background des personnages…).

Le lecteur suit principalement Jenny, qui est une microïde, capable de diviser sa taille par 100 tout en risquant des mutations graves et des dommages psychologiques. Entre ses expéditions dangereuses et la vie à bord de la monade Cherche-Midi, le récit alterne explorations et chroniques communautaires.

Paradoxalement, Jenny elle-même n’est pas le personnage le plus captivant de l’album. Taciturne et progressivement happée par une forme de folie liée à ses plongées dans l’« inframonde », elle demeure souvent distante. Certaines séquences (notamment les explorations miniaturisées aux visuels psychédéliques) peuvent même provoquer un léger décrochage narratif.

La conclusion, tragique et largement ouverte, renforce cette impression d’un récit volontairement fragmentaire. L’histoire refuse de se refermer, laissant le lecteur face à un monde qui continue d’exister au-delà des dernières pages. Un choix qui peut se révéler frustrant pour le lecteur !

Une direction artistique spectaculaire

Si le récit peut diviser, la dimension graphique de Silent Jenny impressionne nettement. Les paysages imaginés par Bablet sont souvent magnifiques : étendues désertiques, ruines industrielles et horizons embrasés composent des planches d’une grande puissance visuelle.

La palette chromatique joue ici un rôle majeur. Les dominantes orangées et rouges installent une atmosphère crépusculaire permanente, tandis que des teintes verdâtres et jaunâtres accentuent la sensation d’un monde contaminé et toxique.

Les technologies scrappunk (combinaisons, appareillages de miniaturisation, infrastructures délabrées) participent également à la crédibilité de cet univers post-effondrement. Le découpage des planches, souvent structuré en quatre bandes de taille variable, démontre une maîtrise solide du rythme visuel.

Seule réserve notable : le charadesign. Les personnages dessinés par Bablet peuvent laisser une impression étrange, voire distante ; je n’accroche personnellement pas. Les costumes eux-mêmes apparaissent parfois peu crédibles (notamment par leur champ de vision réduit) mais contribuent paradoxalement à une esthétique déshumanisée parfaitement cohérente avec le ton du récit.

En savoir plus…

Je vous invite à écouter l’interview de l’auteur dans l’excellent podcast : C’est plus que la SF.

Le récit et périodiquement interrompu par des inserts de lore. Une attention que personnellement j’adore, et qui permet de donner toujours plus de profondeur à l’univers. Notons d’ailleurs que les cartes annotées qui ponctuent l’album agissent un peu comme une segmentation du récit en chapitres officieux.

Une fable écologique entre désespoir et solidarité

Au-delà de son intrigue, Silent Jenny fonctionne avant tout comme une fable écologique. Le monde dépeint est un monde à l’agonie : environnement détruit, humanité fragmentée, entreprises cyniques et individus au bord du désespoir.

Pourtant, une forme d’espoir persiste. À bord de la monade, la solidarité demeure essentielle. Certains personnages (la bienveillante Mérepère, la permacultrice Flore ou encore la bande d’enfants) incarnent cette idée qu’une communauté humaine peut survivre malgré tout.

Entre désespoir environnemental et fragile persistance de l’espoir, l’album installe une atmosphère paradoxale : sombre, mélancolique, mais jamais totalement nihiliste.

Imparfait mais profondément singulier, Silent Jenny confirme surtout une chose : Mathieu Bablet demeure l’un des auteurs de science-fiction les plus ambitieux de la bande dessinée contemporaine.

Remerciements

Et merci à Alex pour ce cadeau !

Notes

Scenario : 6 / 10
Dessin : 7 / 10
Ambiance : 10 / 10
Note moyenne : 7.7 / 10

En savoir plus sur l'album...

Album : Silent Jenny

Type de BD :

Editeur :

Collection :

Parution : octobre 2025

Lien : Site officiel

Taille : 310 pages

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